Retraite au Bénin : Un pas dans l’inconnu ?

Retraite au Bénin :  Un pas dans l’inconnu ?

Bidossessi Oslo WANOU

Cela devrait être un plaisir pour chaque citoyen qui a bien servi son Etat durant des années, d’aller se reposer. Mais ce n’est toujours pas le cas. Tandis que certains tentent de s’accrocher indéfiniment, d’autres acceptent malgré eux de quitter la scène. La retraite au Bénin est sou­vent perçue comme une situation désobligeante pour le fonctionnaire qui semble se retrouver dans l’antichambre de la mort du fait d’un dé­faut d’organisation.

n Les Décideurs N°001 – Avril 2020

Soixante (60) ans d’âge pour les agents de l’Etat des catégories A ; cinquante-huit (58) ans d’âge pour les agents de la catégorie B ; cin­quante-cinq (55) ans d’âge pour les agents de la catégorie C et D. Pour les ensei­gnants du supérieur, la loi prescrit soixante-cinq (65) ans d’âge pour les pro­fesseurs titulaires, les maîtres de confé­rence, les directeurs de recherche et les maîtres de recherche inscrits sur une liste d’aptitude du CAMES ; soixante-trois (63) ans d’âge pour les maîtres-assistants et les chargés de recherche inscrits sur une liste d’aptitude du CAMES ; soixante-deux (62) ans d’âge pour les assistants des uni­versités, les professeurs et professeurs-as­sistants des corps autonomes. Les condi­tions d’admission à la retraite des magistrats, des personnels militaires et paramilitaires sont définies par leurs sta­tuts respectifs ». C’est la substance de la loi n° 2015-19 modifiant et complétant la loi n° 86-014 du 26 septembre 1986 por­tant code des pensions civiles et militaires de retraite votée par le Parlement bé­ninois le 02 avril 2015.

Selon leur catégorie ou corps de métier donc, chaque fonctionnaire béninois a la possibilité de faire valoir ses droits à une pension de retraite. Cependant, pour es­pérer bénéficier de ses droits à une pen­sion de retraite, certains préalables sont requis à savoir, au moins 180 mois d’assu­rance effective à la Caisse nationale de sécurité sociale et avoir cessé toute activi­té salariée.

Toutefois, la possibilité est donnée aux agents qui le souhaitent d’anticiper leur départ pour la retraite, pourvu que ce soit dans une marge de cinq ans maximum d’avance. Dans ce cas, la pension est frap­pée d’un abattement de 5% par année d’anticipation jusqu’à ce que le retraité at­teigne 60 ans d’âge où ledit abattement cesse.

En moyenne, on enregistre annuellement environ 20.000 départs à la retraite au Bé­nin. Mais paradoxalement, ils sont aussi nombreux à s’accrocher de plus bel quand l’heure sonne. Et pour cause.

Il y a les conditions de vie des retraités au Bénin qui jusque dans un passé récent étaient très pénibles. Et même si on peut se convaincre de ce que des efforts sont faits, toujours est-il que la situation reste critique. Sur un autre plan, il faut déplorer l’inexistence de maison de retraite, la quasi inexistence d’organisation de cette catégorie. Mieux, généralement, certains retraités après plusieurs années de ser­vice rendus, redeviennent une charge pour leur famille. D’autres, pour échapper à l’ennui, se reconvertissent pour tenter de maintenir la forme. La situation était ainsi jusqu’à l’avè­nement du régime du gouvernement du président Talon en avril 2016. C’est le ré­gime de la ‘’Rupture’’ qui va ouvrir une série de projets qui profitera aux retraités et pensionnaires.

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Depuis lors, certains retraités, notam­ment ceux qui ont une pension minimum de 50.000 F CFA sont instruits à ouvrir des comptes dans les banques, des comptes via lesquels ils perçoivent leur pension. C’est ainsi que plusieurs milliers de pen­sionnaires se sont vus soulager par cette mesure, notamment des longues files d’attente parfois infructueuses, des programmations sans suite favorable et autres inconforts qui réduisent drastiquement l’espérance de vie des retraités.

Retraite, l’antichambre de la mort

On note au Bénin un désintérêt presque général pour les agents retraités. Les portes de l’enfer semblent s’ouvrir à ceux-ci en raison de l’écart et du vide qui les entourent une fois l’âge d’admission à la retraite venue. Seulement quelques rares administrations essayent de maintenir le lien avec cette catégorie d’agents. C’est ainsi qu’on retrouve l’Amicale des retrai­tés de l’Office de radio diffusion et télévi­sion du Bénin (ORTB), les anciens combattants, l’association des douaniers retraités et quelques autres rares initiatives qui sont très peu actives voire inconnues. Toujours est-il que l’expérience n’est pas généralisée et chacun y va comme il l’en­tend. Le mépris apparent de cette catégo­

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Des retraités béninois devant une perception dans l’attente du payement de leur pension

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rie sociale se traduit aussi par l’ab­sence de maison de retraite et de vieillesse au Bénin, si ce n’est des initiatives éparses de l’église ca­tholique avec des centres d’accueil des personnes du troisième âge de­venu trop exiguë.

C’est dire que les retraités au Bénin sont laissés à eux-mêmes après de loyaux services. Dans cette atmosphère, certains affrontent nombre de situations inconfortables, ce qui sans nul doute af­fecte considérablement leur espérance de vie. Dans un contexte où, le taux de chômage va grandissant, combien ne sont-ils pas encore au soir de leur vie à in­vestir leurs pensions dans l’éducation ou le soutien des fils et petits-fils ou encore dans des soucis de santé souvent hérités des années de service ? Ce qui fait que certains au lieu du repos se relancent dans d’autres projets.

Retraités reconvertis

La retraite professionnelle marque la fin d’une carrière. Mais en fonction de leur énergie et surtout des charges, ils sont nombreux ces retraités qui se reconver­tissent. De la collaboration avec des structures privées ou la poursuite dans la même administration ou service en qua­lité d’honoraire, nombre d’opportunités s’offrent à certains retraités. C’est le cas de Rodolph Glèlè, contrôleur des travaux publics à la retraite qui collabore tou­jours avec des structures pour l’exécu­tion et le suivi de chantiers. Pour se justifier, «Je suis à la retraite certes, mais, j’ai encore quelques charges à supporter. Ma pension seule ne suffit pas donc, aussi longtemps que mon corps répondra, je continuerai à exercer», a-t-il lais­sé entendre. Avant d’ajouter que cer­taines choses sont même devenues une habitude ou un reflexe pour lui et il ne saurait se contenter de la retraite pour s’asseoir à la maison.

Dans certaines administrations, notam­ment les universités et dans le secteur de la santé, des retraités continuent tou­jours par officier parce que sollicités par l’Etat lui-même pour pallier l’insuffisance de personnel qualifié dans ces domaines. On en rencontre aussi qui se meuvent en fermiers, en agent de sécurité ou en commerçants toujours pour arrondir les fins du mois ou échapper à l’ennui et à la solitude.

Vent de réformes

« J’ai pris ma retraite en 2016. J’ai aussitôt commencé les démarches pour l’obten­tion de mon livret de pension, que je n’ai obtenu qu’en 2019, soit trois ans plus tard. Je remercie le ciel d’être restée en vie jusqu’ici », témoigne Georgette Saïzo­nou, enseignante du primaire à la retraite.

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Dans cette situation, certains affrontent nombre de situations inconfortables, ce qui sans nul doute affecte considérablement leur espérance de vie.

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Un tableau sombre que s’active à corriger le président Talon et son gouvernement.

En effet, les retraités prennent de plus en plus une place importante dans les ré­formes au ministère de l’Economie et des finances du Bénin depuis avril 2016. De la mise en place de la « e-pension » (sys­tème de numérisation des données de pension) qui a induit la bancarisation des pensions au delà de 50.000 FCFA à la re­mise de la carte de pension le jour même du départ à la retraite au pensionnaire pour favoriser l’accès à la pension dès le premier mois et la décision de reverse­ment à la Caisse de sécurité sociale du reste de la part de souscription des agents n’ayant pas accompli le temps de service conventionnel, le régime de la ‘’Rupture’’ ne ménage aucun effort pour le mieux-être des retraités béninois. Un brin d’es­poir est donc né pour cette catégorie de personnes qui se trouve de plus en plus reconsidérée.

Pomme de discorde en France

Face à l’accélération du taux de vieillisse­ment de la population, le gouvernement français, a décidé de porter de 62 à 64 ans, l’âge de départ à la retraite. A en croire Edouard Philippe, premier ministre de la France, il s’agira d’un âge pivot. Une option qui n’est pas partagée par les syn­dicats de travailleurs qui exigent le main­tient des 62 ans, ce qui permet de partir relativement jeune à la retraite. C’est là, le motif des mouvements de contestation de ce projet de retraite qui ont déjà duré des mois.

A en croire les syndicalistes français, cette reforme pèserait sur les pensions de re­traite. Et comme pour donner une suite favorable à leurs cris, le gouvernement français, a décidé de retirer provisoire­ment le principe d’âge pivot de 64 ans pour un âge d’équilibre qui permettra de converger progressivement déjà à partir de 2022 vers l’âge pivot en 2037. Cette option est faite, le temps que les syndi­cats réfléchissent à une alternative concluante au plus tard la fin du mois d’avril 2020.

Il faut noter cependant que cette réforme n’a pratiquement pas de lien avec le contexte béninois. Et si la France cherche à majorer l’âge de départ, c’est pour pal­lier le vide créé par les départs à la re­traite. Mais c’est bien l’inverse au Bénin où, le nombre de chômeurs et de deman­deurs d’emploi reste considérable, et pour y faire face, la tendance doit être à l’ajustement de l’âge pour permettre à la génération suivante de rapidement s’in­sérer professionnellement.

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Une vue partielle de l’entrée du hall de la CNSS à Cotonou – Bénin

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CHALLENGES

Témoignages de quelques retraités

Malomon Oké, agent de poursuite aux impôts à la retraite (En réussite)

« Je puis vous dire que je passe une re­traite paisible. Et ce n’est pas un hasard, je l’ai préparé, ceci, dès le jour de mon entrée en fonction. 30 ans, ça passe vite et donc, j’ai eu la chance d’avoir de bons conseillers, j’étais habile aussi. Je n’ai jamais nourri d’ambitions qui dépassent mon revenu et je n’ai pas cherché à faire une compétition de femmes ou d’enfants. C’est vrai que quand on est en fonction, on ne peut pas épargner pour tout réaliser mais il y a des prêts qui, exploités à bon escient, vous soutiennent le moment venu. J’en ai fait par exemple et j’ai construit deux différentes maisons à louer à Abomey-Calavi et tenez-vous tran­quille, chacune me rapporte plus du double de ma pension le mois. L’autre chance a été que j’ai eu très tôt le boulot, et je me suis aussi vite marié. Et donc, quand je partais à la retraite, mon benjamin était déjà en 2è année à l’université. Ce qui a fait que des charges dans ma retraite, je n’en ai pratiquement pas, si ce ne sont celles usuelles, l’eau, l’électricité et autres charges domestiques dans lesquelles je reçois encore le soutien des enfants. Donc je vis bien ma retraite. »

Epiphane Affognon, agent du Centre international de transaction à la retraite (Témoignage négatif)

Epiphane affognon

«Lorsque la situation n’est pas très confortable, c’est certain que la retraite ne serait mieux ».

« Je passe une retraite un peu difficile. D’abord, je suis rentré en 1982 et j’ai dû cotiser encore pour cinq ans avant que l’OBSS ne commence par me payer quelque chose parce que ma structure n’était pas à jour dans les cotisations. C’est donc en 1989 que j’ai commencé par avoir quelque chose, 100.000 FCFA par trimestre. Ce sera ré­visé après. Par mois maintenant, je suis à 59.600 FCFA avec les frais sanitaires, l’eau l’électricité, et autres, je puis vous dire que ma retraite, c’est loin d’être confortable. Comme vous le savez, tout prend de la va­leur. On avait un syndicat des retraités des services privés, mais je ne sais même plus ce que c’est devenu. Ma chance aujourd’hui, c’est que j’ai eu une fille qui a suivi un ami pour la France et qui y travaille. C’est celle-là qui m’appuie aujourd’hui sinon avec ce que je gagne, cela ne couvre même pas les frais sanitaires le mois. Et quand vous voyez ma pension, vous imaginez combien je pouvais gagner en fonction, donc qu’est-ce que je pouvais bien réaliser avec ce salaire qui déjà était insuffisant ? Donc, on s’en contente juste, sinon, ce n’est pas la joie ».

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