Du franc CFA à l’Eco : Les non-dits d’une réforme monétaire en ‘’trompe-l’oeil’’

Du franc CFA à l’Eco :  Les non-dits d’une réforme monétaire en ‘’trompe-l’oeil’’

Sylvestre TCHOMAKOU

Le franc CFA avant de passer la main à l’Eco a déjà amorcé l’élan vers son âge d’or. Et pour enclencher une fin de carrière, ce sont des moments riches en rebondis­sements pathétiques, la faute au CFA ? Non à Ouattara et Macron qui ont déposé leur signature sénior et historique pour ‘’dézinguer’’ cette monnaie ? A l’analyse, leur démarche rend tous les efforts précédemment faits, en pure perte.

Le roi est mort, vive le roi ! », « on change le nom du bébé sans couper le cordon ombilical », de la « poudre aux yeux »… Le contraste est là, grandissant suite à l’effet de surprise de l’an­nonce « Macron-Ouattara ».

Au nom de ses autres pairs de l’Uemoa, à Abidjan le 21 décembre 2019, en compagnie du chef de l’Etat français, le président Ivoi­rien, Alassane Ouattara, a annoncé le pas­sage du FCFA à l’Eco pour l’année 2020.

Trois réformes majeures sont attendues. D’abord, il y a le changement du nom de la monnaie franc CFA en Eco. Ensuite, il y a l’arrêt de la centralisation des réserves de change au Trésor français et la fermeture du compte d’opération. Enfin, on a le retrait des représentants de la France de tous les or­ganes et instances de décision et de gestion du franc CFA notamment, de la Banque cen­trale des Etats de l’Afrique de l’ouest.

Agenda caché ?

Par cette vision aux antipodes des ambitions des Etats de la CEDEAO, les soupçons d’un agenda caché contre la souveraineté écono­mique des Etats de l’Afrique de l’ouest n’ont pas tardé à naître dans l’opinion publique.

Et d’ailleurs, la réplique des Etats de la Zone Monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO) par rapport à cette monnaie unique pour la zone n’a pas tardé. A l’unanimité, ces Etats (le Ghana, la Gambie, le Nigéria, la Sierra Leone et la Guinée Conakry), à l’issue de la réunion tenue à Abuja le jeudi 16 janvier 2020, ont désapprouvé la réforme telle qu’offerte par le duo Macron-Ouattara.

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Raison évoquée : «Cette décision n’est pas conforme à la décision de la confé­rence des chefs d’Etats et de gouvernements de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) », précisait le communiqué final de la rencontre.

Un peu plus tôt, soit le dimanche 29 dé­cembre 2019, le gouvernement du Ghana a approuvé l’abandon par les pays de l’Ue­moa du franc CFA pour l’Eco et a marqué son accord pour la nouvelle monnaie. Ce­pendant, le pays de Nana Akufo Addo re­jette l’idée d’une parité fixe.

On convient aisément que l’idée de la mon­naie unique est partagée par tous les Etats de la communauté sous régionale, mais la pomme de discorde reste le taux de change.

L’Eco, prendre date

En discussion depuis 1987 entre les 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, la création de la mon­naie Eco prévue pour 2003, reportée en 2005, 2009 puis en 2015, n’a jamais eu lieu. La raison, le niveau insuffisant de prépara­tion et de convergence économique entre les Etats membres de la ZMAO.

Désormais prévue pour juillet 2020, la mon­naie Eco s’annonce avec une série de non-dits qui semblent légitimer les ‘‘alertes de trahison’’ et de remise en cause de l’oppor­tunité de la réforme comme annoncée.

En effet, s’il y a une évidence, c’est que les peuples de la CEDEAO veulent en découdre avec les chaînes de la coopération moné­taire qui lient ces Etats à l’ancienne métro­pole, la France. Pour cela, la réforme souhai­tée tient à la garantie de convertibilité illimitée du FCFA. On a ensuite la fixité de la parité par rapport à l’Euro. Et enfin, le libre transfert des capitaux et la centralisation des réserves de change.

Cependant, les annonces des présidents Macron et Ouattara, ne répondent qu’à un seul point ; celui de la centralisation des ré­serves de change. Ainsi, seulement un point a été touché en ce qui concerne le cadre rè­glementaire régissant le FCFA. Au regard de ces points, doit-on se convaincre d’une ‘’avancée’’ ou d’une ‘’révolution manquée’’ ?

L’Uemoa et la CEDEAO dos-à-dos

S’il est une chose que la dynamique annon­cée est une étape première des points énu­mérés, la réforme querellée paraît comme

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Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire,…

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une rénovation du système désapprouvé. C’est d’ailleurs ce que soutient l’ex gouver­neur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO), Philippe-Henri Dacoury-Tabley, dans une interview accor­dée à la journaliste Marie-Mélanie Bossoué et publiée sur le site d’informations lhorizon info.net. « … gros leurre qui infantilise les pays africains… si ces piliers de la Zone Franc demeurent en l’état, autant dire que rien n’a changé», s’est-il offusqué. « Ce qui est de­mandé par les populations africaines au­jourd’hui, poursuit-il, c’est un abandon pure et simple du franc CFA, entendu comme monnaie entretenant des liens suspects avec la France, au profit d’une monnaie dont la garantie et la convertibilité seront assu­rées par l’économie des pays africains. Et cela n’a rien d’impossible ».

Tenant à une véritable souveraineté moné­taire, le Nigéria appelle déjà à un report de l’Eco. Même si la raison avancée est que la majorité des pays n’a pas atteint les ‘’fa­meux’’ critères de convergence (rap­prochement des économies en termes d’inflation, de dette et de dé­ficit budgétaire). Visiblement, le mé­canisme de parité fixe avec l’Euro proposé par les pays de l’Uemoa est loin de satisfaire à ces exigences.

Passer d’un régime de change fixe à un ré­gime monétaire de change flexible, quel est l’intérêt pour la CEDEAO ? N’aurait-on pas mieux fait de garder le franc CFA ?

La réforme historique à opérer

Deux considérations sont à prendre en compte. La première tient compte de la po­sition du Nigéria dont la monnaie, le Naira est à taux flottant. Mieux, le Nigéria, c’est la locomotive de la zone qui tire les autres à près de 70%.

Ensuite, il y a la position des pays de l’Ue­moa. En effet, en dépit de la fixité de leur monnaie (1 euro pour environ 650 FCFA), il faut souligner le faible niveau de développe­ment des pays de cet espace.

Au regard des éléments d’apprécia­tion ci-dessus énumérés, il serait plus res­ponsable pour l’ensemble de la zone

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…et Emmanuel Macron de la France ont imposé leur processus de la mise en route de l’Eco

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ouest-africaine d’aller à une mon­naie sans tutelle de la France. Il est évident que la zone franc CFA de l’Afrique de l’Ouest offre un meil­leur exemple de stabilité moné­taire. Les reflets de cet état de choses s’observent d’abord par un niveau élevé de convergence macroéconomique. Puis, il y a le bon niveau de réserve pour la cou­verture des importations et des émissions monétaires. Sans oublier les performances économiques et bancaires satisfaisantes.

Ces performances devraient se re­marquer dans le quotidien des peuples de la zone. Ce qui n’est pas le cas. Alors pourquoi maintenir la tutelle par ce deal séculaire avec le Trésor public français ?

Dépendantes d’une garantie extérieure, les autorités monétaires de la Zone franc CFA disposent-elles d’une marge de manoeuvre comme ces Etats qui ont leur propre mon­naie et peuvent l’utiliser ou la déprécier pour retrouver une certaine compétitivité internationale ?

Des efforts restent certes, principalement par rapport au régime de change, les normes de convergence et le mécanisme de surveil­lance multilatérale. Mais aller à la création de l’Eco en juillet 2020 sans la grande puis­sance démographique et économique de la zone et de l’Afrique qu’est le Nigéria, ce sera une erreur et une pure illusion.

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Le président Buhari du Nigéria a une vision contraire pour l’Eco

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Si la vision de la France qui fait tout pour continuer par garder la main mise sur le CFA, triomphait, l’intégration sous régionale re­cevra le dernier clou dans son cercueil. Pas­ser à l’Eco sans le Nigéria, la principale loco­motive de la CEDEAO est quasiment impossible. Il est donc nécessaire que des réflexions prospectives et rationnelles soient menées pour ne pas faire de l’Eco, une dy­namite qui va faire imploser la CEDEAO. Les actuels dirigeants de cet espace communau­taire sauront-ils répondre au rendez-vous de l’histoire ? n

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